« Les modérateurs des plateformes peuvent mieux protéger les utilisateurs que les contrôles d’identité numérique »
« Les modérateurs des plateformes peuvent mieux protéger les utilisateurs que les contrôles d’identité numérique » Thomas Le Bonniec <https://www.nouvelobs.com/journalistes/2219/thomas-le-bonniec.html> et Neil Seghier <https://www.nouvelobs.com/journalistes/3580/neil-seghier.html> Publié le 21 août 2026 à 18h38 , mis à jour le 22 août 2026 à 12h50 https://www.nouvelobs.com/opinions/20260821.OBS117562/les-moderateurs-des-pl... Même censurée par le Conseil constitutionnel, une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans reste une priorité pour Emmanuel Macron. Pour Thomas Le Bonniec et Neil Seghier, les mesures prévues ne s’attaquent pas du tout à la racine du problème. Car ce n’est pas l’accès aux plateformes qui pose problème, mais bien leur conception. Le 18 février dernier, dans la salle d’un tribunal californien, M. Mark Zuckerberg, PDG de Meta, faisait une déposition dans laquelle il défendait l’idée d’un contrôle d’identité à la source, depuis les systèmes opérateurs des téléphones portables. Tenant de cette ligne depuis longtemps, M. Zuckerberg devait se défendre dans le cadre d’un procès où la plaignante l’accusait d’avoir conçu ses plateformes de manière à rendre les usagers dépendants. Utilisatrice d’Instagram depuis l’âge de 9 ans, KGM, qui en a aujourd’hui 20, aurait donc vu s’aggraver sa dépression et empirer sa santé mentale. On le sait depuis les révélations d’Edward Snowden en 2011, Facebook a été conçu comme un outil de surveillance. Que les projets d’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs se multiplient dans le monde et rejoignent les propositions des grandes plateformes n’est pas une coïncidence. L’ingénieur et ex-employé de Meta Arturo Béjar (AP news, 19 août 2026)<https://apnews.com/article/meta-trial-teens-instagram-bejar-oakland-858e260ddbcc45532afc6194e48a54b6>accuse la firme d’avoir privilégié les profits à la sécurité des usagers, adoptant une approche « don’t ask, don’t tell » en ce qui concerne les torts causés aux adolescents utilisant Facebook et Instagram. M. Béjar conclut <https://www.independent.co.uk/tech/meta-trial-mark-zuckerberg-child-safety-b...> : « On ne peut tout simplement pas faire confiance à Mark Zuckerberg avec les enfants. » La vérification de l’identité, une stratégie d’obfuscation Le lobbying constant de l’entreprise pour faire adopter des lois instaurant une vérification de l’identité des usagers est donc la poursuite d’une stratégie cohérente d’obfuscation, qui permet d’éviter les questions sur les choix réalisés en interne. Par conséquent, l’instauration d’un contrôle d’identité numérique, tel que celui voté par l’Assemblée nationale, pour accéder aux réseaux sociaux, ne s’attaque pas aux racines du problème, tout en posant un problème de libertés fondamentales. La juriste Brunessen Bertrand expliquait dans les colonnes du « Monde » le 29 juillet que « la loi adoptée […] ne peut protéger les données de quelques-uns qu’en organisant la collecte de l’âge, sinon de l’identité, de tous les autres ». C’est précisément l’un des arguments<https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2026/2026911DC.htm> du Conseil constitutionnel, qui a censuré cette disposition en considérant qu’il s’agit d’une atteinte disproportionnée à la vie privée. En effet, la loi interdisant l’usage des réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans renvoyait aux usagers une responsabilité qui incombe aux grandes plateformes et à l’Etat, sans pour autant protéger les usagers, mineurs ou non. Il est donc particulièrement inquiétant d’observer que l’instrumentalisation d’une cause louable, en l’occurrence la protection des enfants, fait perdre de vue à bien de fins esprits <https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/21/l-interdiction-d-acces-des-m...> la protection des libertés fondamentales. Alors que faudrait-il faire pour prendre tout de même au sérieux la question de la santé mentale des usagers des réseaux sociaux – pas seulement des mineurs ? Les « nettoyeurs du web », en première ligne face aux contenus Peut-être pourrait-on commencer par reconnaître que les plateformes numériques sont conçues pour maximiser l’« engagement » de leurs utilisateurs, et de là, pour en extraire autant de données que possible – des données que la philosophe Shoshana Zuboff appelle un « surplus comportemental ». Pour s’assurer qu’elles restent accessibles et vivables, ces plateformes font donc appel à des « nettoyeurs du web », des annotateurs spécialisés : les modérateurs de contenus, très souvent employés par l’intermédiaire de sous-traitants. Meta est depuis longtemps en mesure d’inférer l’âge de ses utilisateurs, mais également de contrôler les accès aux mineurs. C’est ce que confirment les anciens modérateurs : Nicolas (le prénom a été changé), qui travaillait jusqu’en avril 2025 à la modération de Messenger à Barcelone, explique qu’une « IA » de Meta calculait « un âge approximatif »en fonction de l’activité de l’utilisateur sur le réseau, les likes d’un utilisateur par exemple. Il dit se souvenir d’utilisateurs qui déclaraient « avoir 13 ou 14 ans », mais qui selon « l’intelligence artificielle », en avaient plutôt 25 ou 30. Cette méthode permet au moins deux choses à la plateforme : un déni plausible si elle se fait accuser de ne pas vérifier les âges de ses utilisateurs d’une part, et le développement d’un énième outil de surveillance à moindre coût de l’autre. La cour de justice américaine, qui début août 2026, en plus d’imposer à Meta une amende de 942 millions de dollars, conclut que la plateforme doit « continuer d’améliorer ses outils de contrôle de l’âge au Nouveau-Mexique […] pour déterminer l’âge des personnes en fonction de signaux tels que leurs amis et le contenu qu’ils consomment » semble ne pas avoir été mise au courant de cette pratique (« The Guardian », 7 août 2026). A Barcelone, près de 2000 d’entre eux ont été licenciés en avril 2025. Si les progrès de l’intelligence artificielle sont régulièrement mis en avant pour justifier ces plans sociaux (« The Financial Times », juin 2026), force est de constater que leur licenciement est intervenu une semaine après une décision condamnant la sous-traitante pour discrimination salariale (« El Nacional », avril 2025). A Dublin, en mai dernier, Covalen a mis à la porte plus de 700 d’entre eux avec le même prétexte. Soumis à des clauses de confidentialité et à des conditions de travail déplorables, ils sont même contraints par certaines entreprises à renoncer à l’exercice de leurs droits fondamentaux. Comme l’a révélé le média irlandais « The Journal » en juillet 2026, TikTok a proposé à ses modérateurs de meilleures conditions de licenciement s’ils renonçaient à exercer leur droit d’accès à leurs propres données et à porter plainte auprès de la Cnil irlandaise – une pratique pourtant illégale. Si les législateurs souhaitaient prendre au sérieux la question de la protection des mineurs, ils devraient reconnaître que l’enjeu porte sur les algorithmes de modération des contenus et les conditions générales d’utilisation de la plateforme. Ce qui suppose de se porter son attention sur le travail des modérateurs en première ligne face aux contenus. Traiter les guides de modération comme des objets politiques Il existe un type de documentation interne à ces plateformes qui révèle clairement leur position. Il s’agit des guides de modération : modifiés en permanence, ceux-ci permettent d’expliquer pourquoi un contenu est modéré, mais également pourquoi cet exercice ne sera jamais entièrement automatisé. Deux priorités se dessinent. Premièrement, s’assurer que les modérateurs de contenus disposent de conditions de travail décentes en termes de revenus, mais aussi de prise en charge des risques psychosociaux très élevés. Deuxièmement, traiter les guides de modération comme des objets politiques. Les modérateurs les connaissent bien, et leurs témoignages contribuent fortement à comprendre certaines limites des plateformes : pourquoi des contenus de spams ou d’arnaques ne sont pas effacés, pourquoi des comptes qu’ils identifient comme appartenant à des prédateurs sexuels ne sont pas supprimés, pourquoi certains contenus, pourtant potentiellement dangereux, passent entre les mailles du filet. Ce sont donc ces guides, ainsi que les conditions générales d’utilisation, qui doivent faire l’objet d’un droit de regard par les usagers et par les modérateurs de contenus eux-mêmes ; car ce n’est pas l’accès à la plateforme qui pose problème, mais bien sa conception. Alors, la question de la santé mentale des jeunes sera traitée de manière convenable, c’est-à-dire, de même que les opérations de propagande politique et d’ingérence étrangère, comme un symptôme de cette architecture de la surveillance et de l’attention. ◗ Thomas Le Bonniec est doctorant en sociologie à l’Institut Polytechnique de Paris. Il s’intéresse à la relation entre le mode de production de l’intelligence artificielle et la régulation européenne sur la protection des données. En 2019, alors annotateur de données, il a lancé l’alerte sur les enregistrements réalisés par Apple via son assistant vocal, Siri. Suite à une plainte de la LDH, le parquet de Paris a annoncé s’être saisi de l’affaire en octobre 2025. ◗ Neil Seghier est doctorant en Etudes politiques à l’EHESS et enseignant à l’Institut des Mines-Télécom. Sa thèse porte sur les pratiques de modération de contenu et la régulation des plateformes en ligne. Depuis 2018, il suit les modérateurs de contenu de Meta de Barcelone, en procès actuellement pour dommages psychologiques, discrimination salariale et licenciement abusif.
participants (1)
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Juan Carlos De Martin